Il est possible de se faire une idée assez précise de l’imagerie liée aux extraterrestres en 1947, au travers de l’examen de la presse spécialisée, essentiellement américaine afin de tordre le cou définitivement aux prétendues interférences socioculturelles dans le phénomène ovni, argument que les défenseurs de la théorie socio-psychologique ont renoncé à défendre de façon aussi catégorique. Cette étude, qui mériterait qu’une recherche d’envergure lui soit entièrement consacrée, démontre tout au contraire la relative faible diffusion de la science-fiction à cette époque, surtout lorsqu’on la compare à notre époque, qui voit la figure de l’extraterrestre banalisée dans toutes les sphères médiatiques, alors que le rythme des observations n’a pourtant pas cru parallèlement.
L’étude des observations d’ovnis est alors l’apanage exclusif de sociétés occultistes, au premier rang desquelles la « Fortean Study [1]» édifiée sur la base des études et documents de Charles Fort. Le groupement californien « Borderland Science Research Associates », au travers de son bulletin de liaison consacré à l’étude du paranormal, le « Brotherwood of the White Temple », jusqu’aux loges rosicruciennes, dont la plus importante, l’ AMORC, évoque par la voix de Harvey Spencer Lewis (sous le pseudonyme de Wishar Cervé) le mystérieux continent de Mu et ses visiteurs célestes, le débat sur les ovnis reste ouvert à différentes interprétations où l’hypothèse extraterrestre n’est pas forcément privilégiée.

Harvey Spencer Lewis
L’image même de l’extraterrestre en 1947, de « Buck Rodgers » jusqu’aux récits de Bradbury et Asimov, est très lointaine du petit-gris des récits des premiers abductés, finalement très étranger à l’homme, si l’on fait exception de la forme anthropomorphique.
Comme le note très justement Pierre Lagrange, « [2]L’examen des récits de soucoupes et des détails qui intriguent les premiers analystes montre d’ailleurs que les sources qui ont « inspiré » la construction et l’orientation des premiers récits comme celui d’Arnold ne viennent pas de la science-fiction ni de l’occultisme, mais de la culture aéronautique. Elles renvoient à des discussions entre pilotes ». Et pour cause, de Kenneth Arnold à Emil J. Smith, les premières observations sont souvent celles de personnels militaires ou civils qualifiés, en vol ou à proximité de bases de l’US Air Force.
D’ailleurs les hypothèses extraterrestres et occultistes ne sont pas les seules à connaître un certain crédit. La « Flying Flapjack » développé par la marine américaine, nous l’avons vu, est couramment évoquée pour rendre compte du fait ovni, au même titre que d’autres éventuels prototypes d’avions militaires ou missiles américains et soviétiques.

(Chance Vought V-173 – « Flying Flapjack », avion
expérimental dont l’identité était connue en 1947.)
Depuis Charles Fort, et bien que ces investigations n’aient pas connu un succès populaire massif, de nombreuses publications occultistes et de science-fiction s’intéressent ainsi au fait ovni.
Bertrand Meheust, Michel Meurger et d’autres auteurs voulurent donc voir dans les différentes manifestations de l’imagerie extraterrestre véhiculée par la science-fiction, l’origine du phénomène ovni. C’est singulièrement à Meheust que l’on doit l’étude la plus fouillée de cette question et la plupart des exemples que nous évoquerons ici sont tirées de cette œuvre. Comme nous l’avons évoqué au chapitre consacré à la vague de 1896/1897, le vaisseau de Robur le conquérant de Jules Verne ne manqua pas de rappeler certaines caractéristiques de cette première vague américaine. Au tournant du XIXème et du XXème siècle, alors que la révolution industrielle et des innovations technologiques annoncent l’avènement d’une ère nouvelle, les auteurs commencent à s’intéresser aux extraterrestres et à leurs vaisseaux. Une roue aux caractéristiques étonnantes apparaît ainsi dès 1908 dans l’ouvrage de Jean Le Hire.
« Imaginez une immense roue de lumière fulgurante. Elle tournait dans le ciel avec une vertigineuse rapidité. Son moyeu était une boule noire percée de trous d’où jaillissaient des faisceaux de couleur verte …
Cette roue d’éblouissement allait d’est en ouest. D’après l’estimation que fit par la suite le capitaine, elle pouvait être à une hauteur de 500 mètres. »
On trouve en 1925 dans les romans de José Morelli, auteur fameux de science-fiction, trace d’objets en tous points similaires aux récits contemporains d’observations d’ovnis, de par forme lenticulaire ou cigaroïde comme de par leur apparent défaut d’inertie.
« Tous avaient la même forme : de vastes lentilles, d’un diamètre de quatre mètres et dont la plus grande épaisseur atteignait à peine 1,50 mètre…
Mais brusquement, je perçus de faibles vibrations dans le ciel étoilé. Ils s’avançaient en traçant des lignes courbes, tantôt paraissaient prêts à s’écraser sur le sol, puis se redressaient, piquant droit vers le zénith".
Les récits d’avant-guerre des magazines et des romans font donc référence aux disques volants et cet extrait du roman de John W. Campbell, « Le ciel est mort », de 1930 en atteste clairement.
« A l’avant de l’astronef, devant les organes de direction, flottait une sphère de métal de 1,50 mètre de diamètre brillant d’une chaude lumière dorée. La lumière palpitait tantôt lentement, tantôt rapidement, au rythme de pensée de cet étrange cerveau ».
John W. Campbell
Les mêmes considérations s’appliquent aux descriptions des entités extraterrestres. Comme nous l’avons vu, les descriptions légendaires des elfes, nains et autres membres de la gentilhommerie qu’évoque notamment Jacques Vallée dans sa « Chronique des apparitions extraterrestres », rappellent à de nombreux égards certaines rencontres du IIIème type postérieures à ces récits. La forme chétive des êtres, associée à leur hydrocéphalie suggérant leur supériorité en terme d’intelligence, est déjà présente dans les œuvres de science-fiction.
Dans « Le messager de la planète » de Moselli (1925), la description de l’humanoïde extraterrestre comporte déjà ces critères.
« Par l’ouverture, un être inimaginable apparut. Il ressemblait assez à un homme de petite stature. De visage, point. A la place des yeux, de grosses lunettes garnies de lentilles à facettes. Nez et bouche étaient dissimulés sous un masque hérissé de poils hirsutes paraissant faits d’or rouge. Des hémisphères de métal gris, de la grosseur d’une demi-orange, recouvraient les oreilles. Le maillot enveloppait pieds et mains, qui, comme le reste du corps, paraissait enduit d’une mince couche de plomb ».
Cette constante apparaît également dans « L’Homme-Machine » de F. Flagg en 1927.
« On aurait dit une caricature d’homme ou d’enfant … L’être ne dépassait pas un mètre … La tête était très grosse, sans cheveux ; les arcades sourcilières proéminentes et pas d’oreille, de grands yeux fixes et un nez bien dessiné, mais le bas du visage et la bouche se fondant dans le petit corps rond, sans trace de menton ».
L’image de l’extraterrestre grand et beau du type « vénusien d’Adamski[3] » est également représenté, par exemple dans le roman d’O.J. Friends, « Kid from Mars ».
"Et voilà qu’un homme apparaissait au sommet de l’échelle et descendait jusqu’à mi-chemin. Et quel homme fantastique ! Large d’épaule, bien charpenté ; il ne mesurait pas moins de 2,10 mètres … Un casque de métal étroitement ajusté et qui recouvrait étroitement sa chevelure, qui luisait au soleil comme de l’or mat. Le torse de ce magnifique personnage était moulé dans une blouse pourtant floue, serrée au cou, à la taille et aux pieds ».
D’autres archétypes ufologiques, comme les différentes étapes d’un enlèvement, les expériences auxquelles sont soumis les humains tout comme les messages, souvent d’inspiration universaliste, des entités aux individus contactés, se retrouve dans d’autres récits. Pour Méheust, le mythe savamment préparé par ces récits fantastiques et d’anticipation, prend corps avec l’observation de Kenneth Arnold en 1947 qu’il considère comme le catalyseur qui suscita le phénomène et à partir duquel se cristallise la mythologie du fait contemporain, parcequ’il fait écho aux incertitudes et interrogations humaines du moment.
Dès janvier 1940, l’écrivain R. DeWitt Miller publie dans le magazine « Coronet » différents articles sur le sujet qui serviront de corps à son ouvrage « Forgotten Mysteries[4] », dédicacé à Rupert Gould et Charles Fort. L’auteur soutenait l’idée que des civilisations évoluées se déplaçant dans des vaisseaux spatiaux, sillonnaient la Terre, allant jusqu’à évoquer la théorie selon laquelle la vie aurait pu être amenée sur notre planète par ces mystérieux visiteurs, idée dont nous verrons plus tard l’usage que Claude Vorilhon (alias Raël) en fit pour concevoir l’idéologie de sa religion raëlienne.
Les premiers débats voient le jour occupant essentiellement amateurs d’ésotérisme et de science fiction, sur les continents oubliés, les éternelles anomalies martiennes ainsi que les lumières lunaires et d’autres sujets qui démontrent, malgré leur apparente irrationalité, la persistance et l’essor, singulièrement en ce siècle technologique, de l’idée de civilisations extraterrestres. Parmi les différentes publications qui s’occupent de ce sujet, citons « Amazing Stories » dont le rédacteur Ray Palmer sera un des premiers interlocuteurs de Kenneth Arnold. Au milieu des traditionnelles civilisations englouties ou s’étant établies sous terre, on trouve aussi de nombreuses références à des observations d’ovnis antérieures à 1947 qui sont récoltées dans la plus pure tradition fortéenne des « faits maudits » et s’insèrent dans une étude encore floue, qui se compose finalement de beaucoup d’éléments distincts et inexpliqués. L’ufologie n’est pas encore la para-science moderne, communiquante et relativement organisée, consacrée à l’étude exclusive des ovnis qu’elle deviendra dès les années 50.
Le numéro spécial de juin 1947[5] de « Amazing Stories », se présente ainsi comme un recueil d’observations d’ovnis où se distingue les plumes de l’auteur des théories concernant les civilisations souterraines, Richard Shaver ou de Vincent Gaddis, qui dans un article intitulé « Visitors from the void » (Les visiteurs du vide), recense les observations des années 30 et 40. Confrontés à la grande vague de 1947, qui fait massivement rentrer le phénomène ovni dans la culture américaine, ces individus vont y voir la confirmation de leurs thèses les plus fantaisistes. Là encore, l'absence de position officielle, compréhensible si l’on considère aujourd’hui les archives de l’époque qui nous informent de l’impossibilité des services civils et militaires à identifier clairement la nature du phénomène et le quasi complet désintérêt de la communauté scientifique, hormis pour dénigrer ce qui est alors plus que jamais considéré comme une « croyance », ont certainement contribué à dénaturer, dès son éclosion médiatique, un sujet qui venait de toutes façons déranger une Défense américaine surpuissante au sortir de la guerre et dans le contexte de « guerre froide » de l’époque, ainsi que les premières prospectives spatiales du gouvernement des Etats-Unis.
L’entièreté de notre étude démontre, nous semble t’il, le peu de pertinence de la thèse selon laquelle la science-fiction, et spécifiquement la science-fiction américaine des années trente et quarante, serait à l’origine du fait ovni. Nous avons démontré que le phénomène plonge ses racines dans une réalité bien plus ancienne. D’autres arguments seraient encore à invoquer. Comment expliquer par exemple, la persistance du fait ovni au fil des années, alors que la société et les mouvements qui l’agitent ont considérablement évolué, que la conquête spatiale et l’avancée des sciences a rendu le cosmos moins obscur à notre compréhension et que la figure de l’extraterrestre s’est banalisée tandis que dans le même temps, le sujet perdait de sa valeur médiatique ? Comment expliquer également, que le phénomène ovni ait connu la même expansion dans le bloc soviétique et dans des pays comme la Chine à une époque où ces aires géographiques étaient fermement imperméables à la pénétration de ce type de culture ? Comment analyser encore, les cas les plus solides, corrélés par une trace radar, confirmés par des témoins multiples et sérieux et souvent investigués avec la plus grande rigueur ? Les travaux de Lagrange notamment ont bien démontré que les individus n’étaient pas ces « éponges » assimilant et transposant dans la réalité les produits culturels, fussent t’ils de masse, qui leur étaient présentés. Enfin, il semble que la science-fiction n’ait véritablement atteint une dimension mondiale qu’avec la vulgarisation de médias comme le cinéma et les séries aux environs des années 60. Le genre fut d’ailleurs longtemps considéré comme un sous-produit littéraire et ne connut finalement qu’assez récemment la diffusion et la considération dont il jouit aujourd’hui. En 1947, le marché des Pulps, ces magazines au grand-format basés sur la diffusion de fictions populaires, était loin d’être florissant.
« Astounding » de John William Campbell, le plus reconnu de ces magazines et qui publiait alors les meilleurs auteurs tels que Asimov, ne faisait paraitre que peu de récits mettant en scène soucoupes volantes et extraterrestres. La situation était la même pour les Pulps d’inspiration populaire, (« Amazing Stories » & « Fantastic Stories » de Ray Palmer, « Thrilling Wonder Stories », « Unknown » et « Startling Stories »), qui n’atteignaient que des tirages limités, entre 150 et 180.000 exemplaires au maximum au moment des récits « intra-terrestres » de Shaver, ce qui semble résolument trop anecdotique pour être à l’origine d’un phénomène aussi profond.
Dans ces récits, les extraterrestres présentaient souvent, et malgré les traits relevés précédemment par Bertrand Meheust, un caractère physique très exotique, êtres informes et effrayants, souvent agressifs et bien loins de l’homme à tous points de vue. La même constatation s’applique aux véhicules interstellaires des extraterrestres qui ne deviennent massivement des soucoupes qu’au cours des années cinquante, dans une volonté rétrospective des auteurs de coller à la réalité des véritables observations d’ovni de la population.
« La guerre des mondes » d’Herbert George Wells offre en 1898 cet archétype de l’extraterrestre repoussant et menaçant, qui sera une constante de l’« âge d’or » de la science-fiction.
Déjà avant lui, J. H. Rosny Aîné avait imaginé en 1888 dans sa nouvelle « Les Xipéhuz », la lutte entre les premiers hommes et une civilisation extraterrestre.
Dans « Le vieux fidèle » de Raymond Z. Gallun (1934), le vaisseau extraterrestre a l’apparence d’un long corps ailé, bien loin de la sobriété de la soucoupe volante.
« [6]… les messagers s’étaient introduit dans la carlingue aérodynamique de leur ornithoptère. L’étrange aéronef s’était envolé dans un battement d’ailes argentées… ».
N°774, l’extraterrestre originaire de Mars de cette nouvelle est décrit comme n’ayant rien d’un mammifère ou d’un humain.
« [7]Après un moment, tous trois remarquèrent les tentacules dentelés qui rayonnaient de la forme aplatie, un peu comme les branches d’une étoile de mer. Le bout de certains d’entre eux était mince comme des tiges et se terminait par des filaments rose-corail, incroyablement fins. Ces filaments étaient secoués de convulsions…
Autour d’un orifice conique, semblable à l’intérieur d’un entonnoir, des palpes roses et duveteuses se rétractaient sous l’effet de la souffrance…
Mais les yeux de l’animal, fixés au bout de deux tentacules qui dépassaient des plis du corps aplati, semblaient les observer avec une curiosité que la souffrance physique ne parvenait pas à diminuer. Ces yeux avaient près de huit centimètres de diamètre et brillaient avec une intensité étrangère. Ils étaient voilés par la mort imminente, mais témoignaient pourtant d’une intelligence plus qu’humaine, dans ce corps monstrueux. ».
Stanley Weibaum, dans sa nouvelle « Les mangeurs de Lotus [8]» (1935), imagine la race vénusienne des « trioptes », extraterrestres qui correspondent une fois de plus à cet archétype de la créature fantastique et difforme.
Les envahisseurs de « Au delà de l’infini » de Chan Corbett (1937), en offrent une nouvelle illustration.
« [9]C’était une race étrange, plus végétative qu’animale, dans sa forme et sa fonction, et légèrement en avance, techniquement et scientifiquement, sur les Terriens. »
Ainsi, bien loin des archétypes ufologiques relevées par Meheust dans la vision véhiculée par la science-fiction, l’extraterrestre de ce type de récits est volontairement et profondément exotique dans son apparence et la prime est donnée aux productions les plus originales. Les représentations des extraterrestres par les auteurs, de leurs civilisations comme de leurs technologies est aussi diverse que la palette de l’imagination de ces écrivains fantastiques. Le premier âge de la science-fiction, loin de préparer patiemment la population à l’irruption contemporaine du fait ovni, met en scène des extraterrestres laids, souvent vindicatifs et physiquement très exotiques, à l’instar de cette description des Sélénites dans « Les premiers hommes dans la Lune » (1901 – H.G. WELLS).
« Le Sélénite avait l’aspect d’un être compact, tout hérissé de piquants, ressemblant fort à un insecte très complexe, doté de tentacules flagelliformes et d’un grand bras d’aspect métallique qui sortait d’un corps cylindrique et brillant. Un casque bardé de pointes, énorme …, dissimulait la forme de son visage, et deux yeux d’un vert sombre, très saillants et très écartés, faisaient ressembler à un bourgeon tout cet amas de métal qui recouvrait son visage. »
Le martien de « La guerre des mondes » est une fois de plus cette entité parfaitement étrangère à ses ennemis humains.
« [10]L’ensemble de la masse était rond et possédait pour ainsi dire une face : il y avait sous les yeux une bouche, dont les bords des lèvres tremblotaient, s’agitaient et laissaient échapper une sorte de salive ».
Les illustrateurs des Pulps de l’époque sont fidèles à ces principes et leurs dessins gardent une grande liberté d’imagination. Indéniablement, ces figurations ont une imagination sans commune mesure avec la grande majorité des rapports d’ovnis. Souvent illustrateurs attitrés de ces magazines comme Franck R. Paul de « Amazing stories », leurs figurations se caractérisent par des traits extravagants et difformes que la seule anthropomorphie des traits généraux ne saurait susciter le fait ovni dans sa désarmante banalité, l’essentiel des témoignages ne se rapportant souvent, rappelons-le, qu’à l’observation de disques ou de cylindres sillonnant les cieux à une vitesse et avec un comportement inhabituel.
Si la forme anthropomorphique surnage clairement de ces différentes figurations, il ressort néanmoins qu’une extrême diversité caractérise l’extraterrestre des récits de science-fiction. Au delà de cette forme primale qui suggère en effet l’humain, c’est précisément le non-humain, ce à quoi nous n’avons pas encore été confronté, qui est le propre de ces créatures à mi-chemin entre le végétal, l’animal ou bien encore l’artificiel. Si la forme de l’humanoïde de petite taille semble se démocratiser dès les années 30 avec notamment les illustrations de H.V. Brown qui popularisent les « Bug-Eyed Monsters », ces monstres aux yeux en forme de pédoncules dont le public américain raffole, le « Petit-gris », forme d’entité extraterrestre parmi les plus observés au sol ou dans le cadre d’une abduction, comme d’ailleurs la soucoupe ou le cigare volant, sont loin d’être une norme dans la littérature et les illustrations de science-fiction.
Plutôt que représentation humaine, croyance ou folklore en gestation, la science-fiction est bien plutôt une des nombreuses traductions de la conviction de l’existence dans l’univers d’une figure de l’altérité, comparable par son avancement aux civilisations humaines, survivance de mythes cosmogoniques et religieux anciens. C’est ce que le professeur de littérature anglaise Jean Gattégno démontre dans « La science-fiction ».
«[11]Les caractères soulignés visent d’abord à faire ressortir cette conclusion à laquelle semblent être parvenus les écrivains de SF anglo-saxons : les extraterrestres ne ressemblent pas aux humains. Sans doute ne sont-ils pas uniformément horribles, Leider dans « le vagabond » est là pour le rappeler. Mais ils sont autres, et leur altérité leur fait, généralement, rappeler d’autres aspects du règne animal. A l’intérieur, comme au dehors des exemples cités plus hauts, il semble y avoir une hantise de l’insecte et de la méduse que l’on aurait guère de mal à relier à des terreurs ancestrales renforcées par une interprétation apocalyptique de l’évolution ; les tentacules de la pieuvre renvoient autant à l’hydre mythologique qu’aux « crabes » sartriens ; le coté extraordinairement composite de certains de ces êtres nous fait toucher du doigt le processus de création des chimères et autres animaux fabuleux. Tout cela est assez clair, et mériterait une étude psychanalytique qui n’est pas notre propos. L’essentiel, à ce stade, est de remarquer combien l’harmonie, la cohérence des formes et des fonctions, la plénitude des facultés, sont réservées à la race humaine… ».
Gattégno note comment, même lorsqu’avec Ray Bradbury et ses « Chroniques martiennes », la forme physique de l’extraterrestre est extrêmement humanisée, ce sont alors les caractéristiques mentales ou psychologiques qui deviennent le réceptacle de cette indispensable dimension de l’altérité.
La grande faille des thèses socio-psychologiques réside assurément dans le fait que les chercheurs qui la diffusèrent ne se confrontèrent pas assez à la dimension factuelle du fait ovni. Le phénomène fut abstraitement leur sujet d’étude, les observations d’ovnis ne venant que ponctuellement servir, dans certains de leurs aspects, à nourrir leurs spéculations. Il est plus que jamais souhaitable pour qui souhaite avancer dans la compréhension du fait ovni, de se confronter aux récits et rapports d’observation comme matière brute. Loin des constructions intellectuelles aisées, l’étude de la matière brute des cas les plus solides dément point par point ce type de schémas. Loin des monstres sophistiqués aux intentions clairement définies que nous livre la science-fiction, les entités observées dans la réalité ne sont souvent que de pâles silhouettes anthropomorphiques et leurs vaisseaux, de banals cylindres ou de simples disques d’aspect métallique. Les auteurs de fiction semblent décidément avoir une imagination bien plus fertile que les observateurs d’ovnis.
[2] Pierre LAGRANGE, « La rumeur de Roswell », op. cit., p.32.
[3] Célèbre contacté américain qui décrivit, en les présentant comme étant véridiques, ses rencontres avec des extraterrestres originaires de la planète vénus, et dont l’apparence physique s’apparentait au type humain nordique.
[4] R. DeWITT MILLER, « Forgotten Mysteries », Cloud Inc., Chicago, 1947. Réed. Citadel Book, New-York, 1956.
[5] Ray PALMER, « The Observatory », Amazing Stories, vol.21, n°6, juin 1947, pp. 175-176.
[6] Jacques SADOUL présente : « Les meilleurs récits de ASTOUNDING Stories, période 1934/37 », Ed. J’ai lu, n°532, Paris, 1974, p. 12.
[10] H.G. Wells, cité in, Stéphane MANFREDO, « La science-fiction – Aux frontières de l’homme », Editions Gallimard, coll. Découvertes Littérature, Paris, 2000.
[11] Jean GATTEGNO, « La science-fiction », Presses Universitaires de France, coll. Que sais-je ?, 5ème édition, Paris, 1992. p.85.