Parmi les travers qui affectent l’ufologie, il conviendrait de citer en premier chef les rapports délétères qu’entretiennent entre eux beaucoup trop d’acteurs de ce petit milieu qui gagnerait pourtant à s’entendre et à s’écouter, défendre sa diversité plutot que s'en plaindre.
Parmi les personnalités les plus unanimement contestées de la scène ufologique, le sociologue des sciences Pierre Lagrange occupe une place à part. Une critique écrite de Gildas Bourdais ayant été suivie sur une liste de diffusion de propos particulièrement acerbes à l’égard de Lagrange, je m'étais lors promis de faire une note de lecture, m’en tenant à une critique sincère axée sur le domaine des idées.
C’est cette réflexion sur les postulats du livre de Lagrange, et les sujets qu’il évoque (au demeurant fort intéressants), le secret, l’ufologie française et la passion du conspirationnisme que je livre aujourd’hui, comme élément du débat serein qui devrait être le nôtre.
Même si je dois pour cela m’attirer les foudres de personnalités que je respecte profondément par ailleurs, je ne peux donc que conseiller la lecture de cet ouvrage atypique et plein d’informations, avec les réserves que je formule ici sur les postulats de son auteur.
Le primat du complot en ufologie et ses origines
L’argumentaire du quatrième de couverture nous immerge immédiatement dans le sujet en posant la question de l’existence d’un complot pour étouffer la vérité sur les ovnis, vérité qui serait admise par certains scientifiques et militaires.
Entendons-nous sur la définition même de complot et de conspiration.
COMPLOT : se distingue aisément de ses synonymes (Conspiration, conjuration, cabale) en ce qu’il a moins de généralité ou d'étendue. Le complot a pour objet de nuire, et ses vues sont toujours criminelles.
CONSPIRATION : du latin « con spirare », respirer avec, être animé du même esprit, le terme revoie à une machination dont la complexité nécessite un secret total sous peine d'être détruit.
Le premier constat est celui de l’extrême banalité de ces concepts, l’étude de l’Histoire nous en fournissant de nombreux exemples que nous avons déjà eu l’occasion d’aborder(1)
Lagrange postule du fait que les militaires ont notamment pu désinformer le public au sujet des ovnis, minimisé le sujet ou nié ses implications éventuelles, mais ne cacheraient aucun élément capital sur la nature même du phénomène, en l’occurrence, ne disposeraient d’aucune preuve définitive matérielle ou autre. La seule chose qu’ils auraient eu à cacher selon l’auteur, étant leur embarras face au phénomène, leur incapacité à l’appréhender et une communication défaillante.
Nous verrons qu’il est possible de réfuter cet argument phare du livre de Lagrange sans pour autant occulter les mérites de l’étude sociologique menée par le chercheur et spécialiste des controverses scientifiques et de l’ufologie, les ressorts de leurs pensées dominantes et certains traits de la recherche officielle.
Dès l’introduction de son ouvrage, Lagrange revient sur l’épisode Roswell qui aurait été enraciné dans les consciences par le deuxième rapport de l’US Air Force. Il s’agit d’une interprétation partielle des faits. Si Roswell prend en effet son ampleur médiatique et son rang de controverse à partir des années 80, l’histoire traîne dans les coulisses du milieu ufologique au moins depuis le livre de Franck Edwards.

En 1966, l’auteur écrivait : "(2)Il y a des affaires difficiles à expliquer, comme celle de ce rancher de Roswell (Nouveau-Mexique) qui annonça par téléphone au shérif qu’un objet en forme de disque était passé en feu à basse altitude au-dessus de sa maison. Cet objet venait de s’écraser et brûlait sur une colline qu’on voyait de sa maison. Le shérif fit appel aux militaires qui arrivèrent en toute hâte et refoulèrent les journalistes. Une semaine plus tard, cependant, le gouvernement publiait une photographie représentant un militaire qui tenait dans ses mains un cerf-volant auquel était suspendu un disque d’aluminium de la taille d’une grande tourtière. On mettait en l’air, expliquait le rapport officiel, ce cerf-volant pour tester les appareils de radars dont les signaux venaient rebondir sur la « tourtière ». C’était cela, semblait-il, qui avait tant ému le propriétaire du ranch. Mais on se gardait bien de dire comment ce prétendu cerf-volant avait pu prendre feu, ni pourquoi les militaires avaient jugé bon d’interdire l’accès des lieux pendant qu’ils s’occupaient d’inspecter cette épave de cerf-volant incendié avec sa tourtière.
C’étaient alors les beaux jours des « soucoupes volantes » et personne, ou presque, ne mettait en doute les explications les plus absurdes. Qu’avait-on en réalité trouvé à cet endroit ? Je l’ignore et ceux qui le savent n’ont pas la permission de parler, tout du moins en public ".
Enfin l’idée de complot va prendre corps par les témoignages des protagonistes de l’affaire qui ne cessent de croître au fil des années et des enquêtes. De ce point de vue, si les témoignages relatifs aux corps d’extraterrestres comme à l’épave de l’engin sont sujets à caution, ceux relatifs aux débris aux caractéristiques exotiques, au déploiement militaire inhabituel et impressionnant ainsi qu’au survol préalable de la région par un objet inconnu, sont par contre très sérieux et concordants. C’est la volonté continuelle de l’US Air Force puis des différentes agences de renseignement de nier ces faits qui vont établir les preuves d’une politique de secret relatif à cette affaire et accréditer fort naturellement l’hypothèse d’un complot destiné à maintenir secrètes ces informations.
Visuel de la série produite par S. Spielberg, "Taken" qui évoque un complot gouvernemental ancien autour du phénomène OVNI.
Quant au rôle du cinéma et des séries télé qui auraient enraciné dans les consciences collectives la théorie du complot gouvernemental au sujet des ovnis, nous avons démontré dans notre étude consacrée à cette question(3) que ce trait accompagnait – plutôt que suscitait – un mouvement de discrédit plus général de la chose politique aux Etats-Unis. Dès la fin des années 50 mais plus massivement en réalité avec les années 70, les extraterrestres au cinéma apparaissent comme plus dignes de confiance que l’Etat lui-même, révélant au grand jour sa duplicité. Il ne faut pas oublier aussi que ces récits de fiction correspondent à la volonté de coller à la réalité des récits ufologiques eux-mêmes, et non l’inverse une fois encore. Ceux-ci regorgent positivement d’interventions de prétendus agents du gouvernement veillant à assurer le silence sur certaines affaires.
On retrouve de nombreux témoignages très crédibles de ces interventions dans certaines affaires emblématiques du fait ovni (Roswell et les pressions exercées sur le shérif Wilcox et W. Whitmore de la station de radio KGFL), Kecksburg ou Varginha et il serait possible de citer des milliers d’autres cas de la sorte, y compris en France.
Prétendre que la grille de lecture de la théorie du complot ne résulterait que de la culture américaine et d’une communication désinvolte des officines militaires ne suffit pas. C’est omettre les témoignages eux-mêmes qui fondent la recherche ufologique. Trop de ces témoignages sont passés sous silence par Lagrange de ce point de vue.
Par contre, lorsqu’il rappelle avec beaucoup d’érudition les racines anciennes de l’idée de complot comme les parallèles évidents entre théories conspirationnistes et complot obscurantiste contre la Raison dénoncé par les rationalistes, il pointe en effet un trait prégnant de notre rapport à l’information, au savoir, à la communication entre savants et grand public. C’est dans ce domaine que le sociologue des sciences apporte une contribution essentielle et il convient de rappeler qu’il fut un de ceux qui intervenant dans le débat ufologique a très justement théorisé sur le fait que sciences et parasciences ne pouvaient être considérées isolément ou en tout cas selon des critères de légitimité ou d’illégitimité.
Il n’en reste pas moins que c’est un fait évident et qui ne saurait donc être reproché à Lagrange, que de considérer que complot et conspiration forment aujourd’hui une vision dominante et privilégiée en ufologie, ce point de vue étant effectivement poussé à son paroxysme avec le courant représenté par des individus comme W. Cooper ou J. Guieu, pensée très liée à une idéologie droitière qui nous renvoie à de vieilles antiennes telles que le complot juif ou l’idée de synarchie[4], quoique la droite n’ait pas l’exclusivité du complotisme comme le note justement Lagrange.
Sur cet aspect complotiste et relatif aux crashes de soucoupes des années 40 et 50 aux Etats-Unis, Lagrange pose le bon constat, à savoir que les éléments dont nous disposons ne sont pas à ce point déterminant qu’il faille les adopter sans discussion.
Faut-il pour autant les considérer comme caduques, erronés, nuls et non avenus ? C’est ici que nos opinions diffèrent.
De la dissimulation au complot, des frontières ténues.
Du point de vue des sciences dures, ce qui n’est pas avéré empiriquement n’a qu’une existence fragile, théorique au mieux. La réciproque est valable en Histoire et force est de constater qu’on ne dispose pas d’archives établissant ces faits (les soucoupes d’origine extraterrestre/le complot). Lagrange a raison de noter que l’on ne dispose d’ailleurs que du contraire (Cf. rapport Twining)[5]. Il relève également que des recommandations officielles (Cf. Comité Robertson / Rapport Pentacle du Battelle Institute) et l’usage de la communication de l’USAF visaient à minimiser, « réduire » les soucoupes. Mais encore une fois tout n’est ici qu’affaire d’interprétation.
Il ne faut pas s’étonner que les ufologues aient pressenti le secret et par extension, a minima le complot visant à égarer le public ou conserver le secret autour du sujet, - il n’est en effet nul besoin d’un gouvernement secret, ultra-puissant et comploteur pour ce faire mais de la volonté convergente de plusieurs structures de pouvoir -, quand ils ne se heurtaient pas directement à des preuves manifestes de cette hypothèse. Les exemples sont si abondants qu’il serait impossible de tous les citer. Bien des affaires sérieuses regorgent positivement de témoignages valides d’un « cover-up » militaire très rigoureusement organisé, assorti de signes évidents de nervosité ou de menaces envers les populations civiles et particulièrement réactif sur le site d’une observation ou d’un prétendu crashe de soucoupe.

Les récits d’intervention de M.I.B.[6]accréditent une fois encore cette théorie. Enfin des témoignages de personnalités éminentes évoquent des programmes secrets, directement impliqués dans l’étude d’entités biologiques extraterrestres récupérées lors de crashes de soucoupes, au même titre que de technologies exotiques. Il est dommageable que ces témoignages ne trouvent aucune place dans le livre de Lagrange, ne serait-ce que pour les discuter. Voici deux exemples particulièrement significatifs :
Dans une revue américaine, Victor Marchetti, auteur de « The cult of Intelligence » et un des collaborateurs principaux du directeur-adjoint de la CIA, fit état des rumeurs qui circulaient alors parmi les élites « de très hauts niveaux » de cette agence de renseignement extérieur, concernant plusieurs crashes d’ovnis et la présence de leurs occupants extraterrestres[7]. Il indique notamment que les ovnis n'étaient pas un sujet de conversation courant à l'époque où il en était membre. Il confirme cependant que le sujet était extrêmement sensible.

« Nous avons, en fait, été contactés - peut-être même visités - par des êtres extraterrestres, et le gouvernement des Etats-Unis, en accord avec les autres pays de la Terre, est déterminé à garder cette information hors d'atteinte du grand public…Il y avait, cependant, des rumeurs aux hauts niveaux de la CIA… Des rumeurs d'observations inexpliquées par des observateurs qualifiés, de signaux étranges reçus par la NSA (le collecteur de renseignements issus d'interceptions de communications électroniques du gouvernement US), et même de petits hommes gris dont les appareils s'étaient écrasés, ou avaient été abattus, conservés "au froid" par l'Air Force à la FTD (Foreign technology Division) de la base aérienne de Wright-Patterson Dayton, Ohio ».
En novembre1983, l’ufologue William Steinman interpella le Professeur Robert Irving Sarbacher, président et titulaire d’une chaire au WIT (Washington Institute of Technology), sur la question des ovnis. Des rumeurs persistantes associaient en effet ce scientifique de renom à l’étude d’hypothétiques corps d’entités extraterrestres récupérés par l’US Air Force, notamment les révélations de l’ingénieur canadien Smith, lui-même très impliqué dans l’étude des ovnis au Canada. Sarbacher reconnut les faits le plus simplement du monde, précisant dans un courrier à son interlocuteur :
« [8]Je n’avais pas personnellement de relation avec les personnes impliquées dans les opérations de récupération de soucoupes volantes et je ne connais pas les dates de ces récupérations… John von Neumann était sans aucun doute impliqué. Vannevar Bush également, et je crois que Robert Oppeinheimer l’était aussi. Ma participation au comité de coordination de la recherche et du développement militaire, placé sous la direction du Dr. Compton, sous l’administration Eisenhower, était plutôt limitée. Invité à participer à plusieurs discussions au sujet de ces récupérations, je n’avais pu assister aux réunions. Le Dr. Von Braun devait également y être convié, ainsi que d’autres personnalités que vous avez cité. J’ai reçu quelques rapports quand je travaillais au Pentagone, mais j’ai dû les laisser là-bas car je n’étais pas autorisé à les sortir de mon bureau. Tout ce dont je me souviens aujourd’hui est que certains matériaux censés provenir de soucoupes écrasées étaient extrêmement légers et en même temps très solides. Je suis certains que nos laboratoires les ont analysés avec beaucoup de soin… Il y avait des rapports indiquant que les instruments ou les personnes pilotant ces machines étaient aussi d’un poids très léger, suffisamment légers pour se soustraire aux terribles effets créés par l’accélération et la décélération causées par leur système de propulsion. Je me souviens qu’en discutant avec certaines personnes de mon bureau, j’ai été gagné par le sentiment que ces étrangers étaient bâtis comme certains insectes de notre Terre… ».
La disparition totale d’archives relative à certaines affaires (Roswell- enquête du General Account Office) ou l’annonce de la non-existence d’archives finissant par être déclassifiées (comme ce fut le cas pour les 1600 pages d’archives du FBI) sont autant d’indices qui ne peuvent être passés sous silence.
Enfin concernant les révélations contenues dans le livre du Colonel Corso, « The day after Roswell »[9] qualifiées par Lagrange d’élucubrations, rien ne permet d’être aussi catégorique. Que Corso ait largement surestimé son rôle durant ses années de service actif, cela est fort probable. C’est le cas du reste de nombre d’ouvrages autobiographiques commis par des personnalités publiques, politiques ou militaires. Néanmoins des vérifications sur le passé militaire de Corso ont établi qu’il disait la vérité, tout du moins sur son cursus et ses affectations d’officier. Ce dernier n’est jamais revenu sur ses propos, les réitérant au cours de nombreuses interviews et signant un affidavit réitérant l’essentiel de ses déclarations. Il est logique et même recommandé d’accueillir avec prudence et circonspection ce type de déclarations – et le fait que le rapport du Cometa en fasse mention n’est en aucun cas une validation absolue des faits évoqués par Corso dans son livre -. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille écarter d’emblée ces informations, surtout lorsqu’elles viennent corréler des informations concordantes délivrées par d’autres. Ce récit du colonel Corso est profondemment perturbant pour les ufologues, y compris ceux convaincus de la validité de l'hypothèse extraterrestre. les faits qui y sont évoqués sont à ce point "énormes" qu'ils viennent naturellement jeter le discrédit, ou tout du moins le doute et la circonspection, sur leur auteur.
Cette posture de rejet de faits extraordinaires est à mettre en parallèle avec celle des premiers ufologues qui rejetèrent en leur temps les récits de rencontres du IIIème type ou d’enlèvements de crainte que ne soient disqualifiés les témoignages plus classiques d’observations d’ovnis.
En ufologie, il convient de faire avec ce constat relevé très tôt par l’ufologue français Aimé Michel, du « festival de l’absurde » des récits ovniens, quitte à se couper d’une adhésion populaire massive à la cause ufologique, au demeurant fort improbable. C’est aussi une question d’honnêteté intellectuelle. Rien n’interdit Lagrange, et beaucoup d’autres avant lui, de contester la réalité de cette part de l’ufologie. Nous pensons résolument que les récits ufologiques ne correspondent pas à une matière qu’il conviendrait de tordre de telle sorte qu’elle devienne immédiatement intelligible, cohérente ou acceptable. C’est aux étudiants en ufologie de composer avec ces faits, aussi insolites soient-ils.
De l’ufologie française et du secret.
Après cette analyse critique des théories de Lagrange, il convient de relever la justesse de certains des traits marquants de ses postulats.
Lorsque Lagrange remarque chez les ufologues français un certain primat pour les dossiers controversés de l’ufologie américaine, lesquels promettent paradoxalement des preuves absolues tout en ne se révélant être souvent que des dossiers interminables et insaisissables, il pointe assurément le doigt sur une réalité. Selon lui, il s’agit pour ceux qui s’y prêtent – Lagrange cite notamment Jean Sider- d’échapper à l’exercice de la preuve. Ce point de vue n’est que partiellement exact. D’abord parce que des chercheurs comme Marcello Truzzi[10] ont démontré que le fardeau exigé de la preuve face à des faits extraordinaires était tel qu’aucune preuve n’était justement déterminante.
Enfin parce que c’est occulter le fait que l’ufologie française est historiquement parlant la fille de celle des Etats-Unis, où le dossier est né au même titre que l’ufologie officielle et privée, influençant la recherche mondiale en la matière. Enfin ces auteurs ont eu l’immense mérite de traduire, compiler et donc faire connaître les travaux d’ufologues anglo-saxons. La figure et le parcours du français Jacques Vallée est l’illustration parfaite de notre propos et Claude Poher notamment s’était inspiré de Hynek et de la recherche américaine pour élaborer son travail au GEPAN.

L'ufologue et informaticien Jacques Vallée au cours d'une réunion à l'ONU en 1978.
Rien d’étonnant donc à cette proximité entre ufologie française et thématiques américaines – l’une ne pouvant s’analyser et se comprendre qu’à la lumière de l’autre -.
Un autre point, très argumenté dans le livre mérite toute notre attention, la propension des ufologues français à considérer la situation française, a contrario de celle américaine marquée par le secret et le complot, comme saine voire exemplaire. Cette opinion assez couramment admise est en effet fort discutable.
Le premier témoignage allant dans ce sens a été donné par Edmond Campagnac qui était responsable des services techniques d'Air France lors de l’observation de Tananarive sur l'île de Madagascar en 1954, où un ovni survola la ville en pleine journée occasionnant de nombreux effets électriques et sur les animaux présents. Cette observation fut à l’origine de son intérêt pour le phénomène et il devint notamment un des présidents du GEPA[11] et plus récemment un des contributeurs du rapport Cométa[12]. Dans une émission consacrée au phénomène ovni diffusée en 2001 sur la chaîne câblée Planète Forum, il fit cette étonnante déclaration :
« Il y a une source d’information qui en France malheureusement appartient à l’armée, c’est la gendarmerie. Dans la gendarmerie, je peux vous dire que j’ai rencontré des observations faites par des pelotons, des équipes de gendarmes qui sont une merveille de description. En 1965, sous Gaston Palewski[13] qui était ministre de la recherche, j’ai été convoqué parce que j’étais président du GEPA à l’époque, il m’a dit « mais comment ça se fait qu’en France, votre revue [Phénomènes spatiaux] elle fait paraître des choses comme ça, mais y’a pas de bouquins. En Amérique il y a toutes sortes de livres ». Je lui dis « Et bien M. Palewski, c’est parce qu’en France les enquêtes sérieuses sont faites en général par la gendarmerie qui appartient à l’armée. Donc Secret Défense. (…) »
Et alors il me dit « est-ce que vous pourriez aller faire un tour pour voir ce qu’il y a dedans ». Je lui dis oui, mais à condition que j’ai un sauf-conduit pour aller voir le colonel qui à l’époque surveillait ces rapports et qui était situé 21, avenue de la Tour Maubourg.
Le lendemain, j’ai le truc et je tombe sur le pauvre colonel qui regarde ça et me saute au cou et m’embrasse. Avec son accent de corse, il était corse, il me dit « vous êtes le premier à venir me voir, comment ça se fait ?». Le premier cas qu’il m’a montré, il m’a dit celui là il est formidable. C’est l’histoire suivante, rapidement. Un dimanche matin en 1954, deux motocyclistes dans la région de Colmar, font leur petite ballade à moto. Ils arrivent à un endroit, un carrefour, et sur les quatre branches du carrefour, une file de bagnoles à n’en plus finir, et au milieu, ils voient une espèce de truc, alors ils s’approchent et ils voient quelque chose qui a la forme d’une soucoupe. Alors ils veulent s’approcher, ils laissent leurs motos et là, phénomène qui a été observé par la suite, à partir d’un certain seuil, on dirait qu’il y a un mur qui les empêche d’avancer. Alors là dessus, les engins décollent. Ils ont arrêté tout le monde, ils ont demandé à tous leurs passeports, contrôlé leur identité. Ils ont pris toutes les photos qui avaient été faites. Ensuite, ils sont allés dans tous les villages et villes interroger les édiles pour savoir si on avait à faire à des gens honnêtes. Vous voyez jusqu’où c’est allé. Ah le rapport il faisait au moins un mètre de haut (…).
Une fois il y a eu une émission des dossiers de l’écran[14], j’ai voulu parler de cette observation qui était formidable. Il y a un capitaine qui m’a téléphoné, « attention Monsieur, Secret Défense ».
Ce cas n’a jamais été officiellement porté à la connaissance du public, alors même que l’Armée de l’air française était censée avoir remis l’ensemble de ces dossiers au CNES lors de la création du GEPAN, lequel n'a d'ailleurs jamais évoqué ce cas extraordinaire par la voix d'un de ses représentants. Il s’agissait pourtant d’une observation collective apparemment bien documentée si l’on en juge à l’épaisseur du dossier qui fut montré à Edmond Campagnac. Voilà donc un récit qui donne raison à Lagrange – la gestion par les autorités françaises a sûrement été marquée par une volonté de secret et l’attitude des pouvoirs publics n’a pas été plus démocratique qu’aux Etats-Unis – et tort tout à la fois, - l’Armée française ayant manifestement veillé à recueillir les preuves du phénomène auprès des témoins, puis ayant dissimulé ce cas apparemment déterminant à l’organisme en charge du dossier à partir de 1977, le très officiel GEPAN, dont les différents responsables feront tous des déclarations publiques pour louer l’effort de coopération des militaires et affirmer que ces derniers ne leur avaient rien caché de leurs dossiers -.
Le second témoignage est issu d’une enquête du journaliste Pierre Oul’Chen pour le magazine Top-Secret[15]. Ce dernier va faire la rencontre, par l’entremise d’un ami qui le sait intéressé par les ovnis, d’un homme d’une soixantaine d’années qui va lui confier son expérience auprès d’un mystérieux bureau de l’armée de l’Air en plein centre de Lyon. L’homme a exigé l’anonymat le plus strict et Pierre Oul’Chen ne nous révèle pas l’identité de son interlocuteur.
« Non, je n’ai jamais rien observé d’insolite, mais ma route a quand même croisé celle des ovnis, des soucoupes volantes. Cela s’est passé à Lyon dans la période 1954-1955. J’étais à cette époque jeune appelé du contingent, rattaché à l’armée de l’Air. Ayant une formation scientifique, je me suis retrouvé, sans vraiment savoir pourquoi, dans des services de l’Etat-Major. Ces bureaux étaient situés place Carnot à Lyon, et étaient très discrets (…)
Il se trouve que le service dans lequel je travaillais était entièrement dédié à la collecte des informations sur les ovnis. On parlait de soucoupes volantes à l’époque ou bien encore de MOC –Mystérieux Objets Célestes-. Je me souviens que nous avions pour consigne de ne prendre aucune note, ni de sortir aucun document. Mon travail se bornait à du classement de dossiers ce qui me laissait du temps pour lire. J’en profitais donc pour ouvrir quelques uns de ces dossiers. Très curieusement toutes sortes de sources étaient conservées dans ce bureau militaire ; aussi bien des coupures de presse, françaises et étrangères, que des rapports d’observations d’ovnis émanant d’enquêteurs privés, de gendarmes, de rares services de police ou bien de militaires. Ces rapports étaient également soit français soit étrangers. J’ai bien l’impression que ces immenses rayonnages – j’ai le souvenir de boites à archives en carton renforcé s’ouvrant un peu comme des livres – contenaient des milliers d’informations. ».
Dans ce cas précis, il est aussi manifeste qu’une documentation particulièrement importante n’a jamais été remise au GEPAN en 1977 et l’on a peine à croire que cette veille documentaire se soit arrêtée brutalement trois années après la présence de cet appelé dans un bureau confidentiel de l’Etat-major, avec la fin de la commission des témoignages au sein du bureau scientifique du ministère des Armées en 1958.

Façades de la place Carnot à Lyon où un bureau de collecte des données sur les ovnis aurait existé dans les années 50.
Une fois encore, rappelons que notre propos n’est pas d’affirmer que ces témoignages sont la preuve d’un complot gouvernemental, en l’occurrence français, veillant à dissimuler des preuves décisives du phénomène ovni. D’ailleurs, ce n’est pas ce qu’indiquent ces témoignages. Il faut cependant en conclure que l’Armée de l’Air française ne semble pas s’être signalée par une politique de communication plus démocratique que son homologue américain. C’est assurément une naïveté de l’ufologie française que d’en être persuadé. Enfin, des cas et des données, fussent-ils de l’ordre d’une enquête ordinaire, sont demeurés secrets jusqu’à aujourd’hui, échappant à la centralisation des rapports opérée par le GEPAN à sa création en 1977.
C’est souvent à ce simple constat d’une relative duplicité de l’Etat qu’est confronté l’ufologue, sans que pour autant, tous soient convaincus de l’existence de secrets plus lourds encore. Il existe cependant assez d’indications pour ne pas ignorer que le sujet revêtit dès ses origines médiatiques une importance cruciale au sein des Etats-majors du monde entier et qu’une politique de secret fut appliquée à ce dossier. Ce ne sont pas les ufologues, nourris par les œuvres de fiction et confortés par quelques maladresses de l’Armée qui ont bâti de toutes pièces un culte du secret et du complot gouvernemental autour du phénomène ovni, c’est bien l’Armée qui n’a eu de cesse de laisser aux ufologues des preuves tangibles de cet aspect. La question mérite donc sans doute plus de prudence.
Si l’on admet donc comme recevable l’hypothèse selon laquelle l’Armée de l’Air française aurait dissimulé certains cas (sans même parler d’une dissimulation de plus grande ampleur de débris organiques ou technologiques extraterrestres), nous en sommes réduits aux spéculations quant aux motivations de ces institutions. Peut-être s’agissait-il de ne pas provoquer de réaction irrationnelle en révélant une preuve définitive de l’interaction dans notre environnement d’une intelligence définitivement et catégoriquement exotique? Ceci explique sans doute le décalage – responsable de bien des incompréhensions… -, entre le constat de la majorité des ufologues, des trois responsables successifs du GEPAN / SEPRA et celui toujours prudent et évasif du CNES et de la nouvelle direction du GEIPAN[16]. Ceci nous ramène également au constat de l’incompréhension intrinsèque aux rapports entre ufologues et scientifiques[17].
Le primat de la grille de lecture conspirationniste
Sur le Cometa ou l’ouvrage de François Parmentier[18], les opinions de Lagrange sont tranchées, très négatives mais méritent néanmoins d’être entendues pour l’argumentation qu’elles soutiennent. Nous avons assez avancé nos hypothèses propres pour expliquer les raisons de ce primat de la pensée conspirationniste en ufologie pour ne plus y revenir. Il explique notamment avec justesse tous les ressorts de la création du rapport Cometa, réalisant de ce point de vue une synthèse remarquable.
Que Gilbert Payan[19] soit l’inspirateur de différents documents de synthèse en ufologie, il s’agit en effet d’un fait avéré, largement confirmé par différents propos du chercheur Jean-Pierre Petit qui côtoya de près les militaires avec la MHD.
Que Parmentier enfin, dans son désir de faire coller les faits à sa vision de l’information et de la désinformation en ufologie, avance des arguments diversement déterminants, n’est finalement pas le plus important.
Ce qui est plus intéressant, c’est lorsque Lagrange dénonce l’argument d’autorité qui ferait des militaires ou des scientifiques des étudiants du fait ovni naturellement plus légitimes. Les travaux en ufologie ne doivent être considérés qu’à l’aune d’un seul critère, leur qualité intellectuelle.
Nous avons vu qu’il était fondé, à contrario des convictions de Lagrange, de discuter de la politique de secret ou d’un éventuel complot gouvernemental organisé afin de dissimuler certains faits relatifs aux ovnis. Nous rejoignons cependant l’auteur lorsqu’il dénonce le primat de la vision du complot autour de la question des ovnis, qu’il s’agisse de conspirationnisme ou de rationalisme forcené convaincu d’un complot obscurantiste contre la Raison, démarches qui se rejoignent parfois comme le note Lagrange dans une volonté de confisquer le savoir relatif à ce sujet. En effet l’intérêt de l’étude des ovnis ne réside pas là.
C’est dans la recherche de la vérité, l’accumulation des informations, la prise en charge des témoins, le suivi des évolutions du phénomène ovni dans ses manifestations, les pratiques démocratiques renouvelées entre science et population qu’induisent les parasciences telles que l’ufologie, que réside l’intérêt de l’étude des ovnis. Si comme le fait justement remarquer Lagrange, « l’ovni représente un de ces êtres que nous faisons tout pour ne pas voir » (p.203), il convient alors pour les chercheurs préoccupés d’ufologie de ne pas s’enfermer dans une désunion organisée faite d’anathèmes et de procès en légitimité mais de confronter les savoirs, débattre, tendre vers la pluridisciplinarité, intéresser toujours plus d’individus à cette énigme fascinante, mesurer l’étendue des questions en suspens comme du chemin parcouru et avancer sans espoir de reconnaissance. Si l’ufologie est jeune, elle est déjà riche d’une histoire et de ses contributeurs. C’est une réalité qui est trop souvent oubliée
Ovni : l’impossible dialogue
Dans son livre, Pierre Lagrange évoque et analyse notamment les rapports entre ufologie officielle (GEPAN / SEPRA / GEIPAN) et privée ou associative. Il y manque selon nous l’évocation de ce qui est, de notre point de vue, la grande faillite du GEPAN / SEPRA, le refus de ses animateurs (et sans doute plus encore, celui de son autorité de tutelle, le CNES) de voir cet organisme fédérer les efforts des ufologues. Incapable de prendre en charge le phénomène avec ses ressources propres, même du temps d’un conseil scientifique actif et de collaborateurs extérieurs, cette fin de non recevoir a limité, isolé le GEPAN / SEPRA et l’a finalement coupé d’apports extérieurs qui auraient pu être déterminants. De par sa légitimité scientifique, son caractère public, le GEPAN / SEPRA aurait pu susciter ce réseau national qui lui a tant manqué. Avec des critères exigeants, une coordination nationale, des actions de formation, cette initiative aurait sans nul doute légitimé une ufologie privée livrée à elle-même, rehaussé son niveau général et les capacités de ses acteurs, assuré une cohérence d’ensemble des recherches et des initiatives, une communication plus juste et plus efficace et offert enfin une vitrine pour ses investigations.
Où en serait l’ufologie et la perception du phénomène ovni par le grand public si le GEPAN avait efficacement communiqué sans attendre d’être le GEIPAN comme l’aurait d’ailleurs souhaité Claude Poher dès 1977 ?
Un autre aspect du livre de Lagrange pose la question très pertinente de la preuve en science. Il faut sans doute également questionner la science elle-même en s’interrogeant sur la nature de la preuve scientifique. Est-elle la même selon la nature de la discipline ? Nous avons évoqué en citant Truzzi, la question du fardeau exigé de la preuve face à des phénomènes extraordinaires tels que le fait ovni.
Il est fondé de se poser la question suivante : quelle preuve sera finalement admise en terme d’ufologie ? Le massif d’amarante analysé en laboratoire ou les témoignages concordants de plusieurs dizaines de témoins sur des affaires telles que celle de Varginha ne sont-ils pas des preuves suffisantes ?
Si comme le dit Lagrange (p.209), les ufologues n’ont pas à attendre l’approbation d’un petit groupe autodésigné de savants et d’experts – parce qu’effectivement personne ne devrait se déclarer expert en ufologie sur la seule foi de titres universitaires ou d’un éventuel accès à des dossiers militaires classifiés -, l’ufologie doit donc poursuivre son avancée en se défiant des discours dominants. C’est aussi ce message que délivre Pierre Lagrange dans son livre, il convient de l’écouter au même titre que tous les travaux en ufologie ne procédant pas de l’enquête de cas méritent l’attention.
La course à susciter l’intérêt scientifique ou à rechercher la preuve absolue de l’existence d’une anomalie ovni est vouée à l’échec, tant que les rapports entre savants et population seront marqués par ces pratiques antidémocratiques.
« C'est là tout le problème. On voudrait à toute force croire que tout sépare les gens sérieux et les naïfs, les scientifiques et les ufologues. Nous aimerions pouvoir découper le monde en deux : d'un côté la culture rationnelle, scientifique, occidentale, de l'autre, la croyance, l'irrationnel, la pensée magique. Nous persistons à croire à ce « grand partage » contre lequel tant d'ethnologues ont lutté. Si ce partage, comme ils l'ont montré, n'est plus recevable pour penser la différence entre l'Occident et le reste du monde, pourquoi resterait-il pertinent pour penser celle entre science et pseudoscience ? ».
(Propos de Pierre Lagrange extraits du journal du CNRS -
http://www2.cnrs.fr/presse/journal/3545.htm ).
[2] Franck EDWARDS, « Les soucoupes volantes, affaire sérieuse », (« Flying saucers, serious business »), Robert Laffont, Paris, 1967.
[4] La Synarchie est une forme de gouvernement qui distingue d'Autorité du Pouvoir : ceux qui ont le Pouvoir sont subordonnés à ceux qui ont l'Autorité (Source : Wikipedia).
[5] Rapport Twining du 23 sept. 1947 :
« … Il faut dûment envisager les cas suivants :
1) La possibilité que ces objets soient d’origine nationale et soient le produit de quelque projet très secret, inconnu de l’AC/AS-2 ou du présent commandement ;
2) L’absence de preuves matérielles sous la forme de pièces récupérées à l’occasion d’une chute, qui prouveraient sans démentis possibles l’existence de ces objets ;
3) La possibilité que quelque pays étranger possède une forme de propulsion, peut-être nucléaire, qui nous soit inconnue. »
[6] Lire à ce sujet l’excellent livre de Joël MESNARD, « Men in Black : l’étrange affaire des hommes en noir », Le Mercure Dauphinois, 2005.
[7] «Le point de vue de la CIA sur le phénomène OVNI » in « Second Look », vol.1, n°7, Washington D.C., mai 1979, pp. 2-7.
[8] Cité par Jean SIDER, « Ultra Top-Secret : ces ovnis qui font peur », Editions Axis Mundi, Paris, 1990, pp. 101-103.
[9] Colonel Philip CORSO, « The day after Roswell », Pocket books, 1998.
[10] Marcello TRUZZI, « Du pseudo-scepticisme », Zetetic Scholar, Numéros 12-13, 1987.
[11] Groupe d'Etude des Phénomène Aériens, association privée d'étude des ovnis, composé de scientifiques et militaires, fondé en novembre 1962, le GEPA fut l'une des premières associations ufologiques privées françaises.
[12] COMité d'ÉTudes Approfondies
[13] Homme politique français, Gaston Palewski fut, dès le 14 avril 1962, Ministre d'État chargé de la Recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales du gouvernement de Georges Pompidou, fonctions qu’il occupera jusqu’au 22 février 1965.
[14] Le 10 décembre 1969, l’émission « Les dossiers de l’écran » consacrée aux ovnis avait pour support le film « La guerre des mondes ».
[15] Pierre OUL’CHEN, « Ovnis – Les dossiers secrets de l’Armée de l’Air française » in Top-Secret magazine – Aout-Sept. 2007.
[16] Groupe d'études et d'informations sur les PAN, le GEIPAN est un organisme du CNES créé en 2005 et basé à Toulouse. Il est chargé de collecter, analyser et archiver les PAN (Phénomènes Aérospatiaux Non-Identifiés) ainsi que d’informer le public et les scientifiques.
[18] François PARMENTIER, « OVNI : 60 ans de désinformation », Coll. "Désinformation" dir. par Vladimir Volkoff, Editions du Rocher, 2004.
[19] Polytechnicien et ingénieur de formation, Gilbert Payan fut directeur des études et recherches de la Société Creusot-Loire et président de la commission de Mécanique de la Délégation Générale Scientifique et Technique (DGRST – alors sous tutelle du Ministère de l’Industrie), membre informel du conseil scientifique du GEPAN, conseiller scientifique influent du général Denis Letty au sein du Cometa, il fut un homme de l’ombre de la recherche militaire et de nombreuses initiatives gouvernementales ou militaires françaises autour du phénomène ovni.